lundi 27 décembre 2010

Diego Suarez

Antomboko, la trouée, Antsiranana, port naturel, Diego Suarez, la plus grande baie au monde après celle de Rio de Janeiro, puzzle de mers et de montagnes - baie du Tonnerre, baie des Cailloux Blancs, Cul de Sac Gallois, et baie des Français - un dédale d'îles et d'îlots, Nosy Lonjo, Nosy Be, Nosy Boraha dite Sainte-Marie de Madagascar, Nosy Iranja aussi nommée Île de la Tortue, Nosy Volana et la belle et grande plage de Ramena sur la Mer d'Émeraude.

La baie d'Antsiranana était un repère de pirates de renom : Olivier Levasseur, dit La Buse, Henry Every, dit Long Ben, et Thomas Tew, qui selon Charles Johnson - l'auteur de l'Histoire générale des plus fameux pirates ( A General History of the Robberies and Murders of the most notorious Pyrates - 1724) - n'avait aucun égal en matière de galanterie.

À la fin du 17e siècle, les butins pris dans l'Océan Indien étaient au moins aussi intéressants que ceux des Caraïbes. Même si le métier n'était pas sans risque. Las de pillages qu'ils ignoraient sur un océan où ils étaient jusque-là seuls maîtres, les marins arabes et indonésiens avaient fini par s'armer lourdement. Et les navires des compagnies européennes étaient eux-aussi très bien armés. Alors, la plupart des pirates finissaient leur courte carrière au fond de l'eau ou au bout d'une potence. Mais les richesses transportées étaient telles que capturer un ou deux navires pouvait permettre d'espérer des jours heureux. Encore fallait-il savoir s'arrêter à temps.

En 1693, Thomas Tew avait capturé à l'entrée de la Mer Rouge un navire indien voguant vers l'Empire Ottoman avec une énorme cargaison d'ivoire, d'épices, de bijoux et de soie. Le coup avait été facile alors en 1695, il retourne vers le détroit de Bab-el-Mandeb, la « porte des lamentations », où plusieurs autres pirates sont déjà en embuscade. Tous décident d'agir de concert, mais un convoi de navires Moghols leur échappe et profite de la nuit pour franchir le détroit. Lancé à leur poursuite, Tew est tué par un boulet de canon. Plusieurs navires sont finalement rattrappés par Henry Every qui réussit l'acte de piraterie le plus rentable de tous les temps, 600 mille livres en métaux précieux et bijoux.

Si les riches passagères indiennes et leur escorte subissent un sort peu enviable, Every, lui, devient le plus riche pirate du monde. Et l'année suivante, on perd sa trace du côté de l'Irlande. De nombreux membres de son équipage sont arrêtés et une part du butin est retrouvée, mais lui a disparu.

Aujourd'hui Diego Suarez n'est qu'un port de seconde zone, mais son écrin demeure une splendeur. Que soit ici remerciée la grande prêtresse de l'orgone, qui sans même évoquer l'or ou l'ivoire des pirates, ni même les charmes de leurs prisonnières, réussit à me faire rêver de ce lieu.

lundi 16 août 2010

L'Astrolabe

Je ne sais pas grand chose au sujet de Gaspard Duché de Vancy, si ce n'est qu'avant d'embarquer avec l'expédition de La Pérouse, il s'était fait remarquer dans l'art du portrait et qu'il avait même réalisé celui de Marie Antoinette.

Il faisait partie des trois illustrateurs qui prirent le large en 1785 sur La Boussole et L'Astrolabe avec pour mission d'établir un compte-rendu visuel de l'expédition. Et bien sûr, il laissa sa peau dans l'aventure.

Certaines de ses réalisations nous sont parvenues par le biais des documents rapportés par Barthélémy de Lesseps, l'oncle du constructeur du Canal de Suez et seul survivant du voyage. Lesseps avait été embarqué en tant qu'interprète de russe. Sa mission terminée, il avait quitté l'expédition lors de l'escale de Pétropavlosk au Kamchatka, en ramenant à Paris par voie de terre - c'est-à-dire en traversant toute la Sibérie - les études et dessins déjà réalisés.

vendredi 22 janvier 2010

Ahe

En 1979, Eugène Ruiguidel et Gilles Gahinet remportaient la Transat en double, entre Le Havre et Bahia, en devançant de 5 minutes et 42 secondes le duo Éric Tabarly-Marc Pajot. Pour eux deux, c'est la gloire. Et puis, Ruiguidel se lasse de la célébrité et, en 1985, il laisse tout tomber, préférant vivre pauvre plutôt que soumis aux sponsors et à la loi médiatique. Depuis, il joue les anarcho-gauchistes dans différents combats, notamment contre le nucléaire.

Avant lui, Bernard Moitessier avait ouvert la voie. Concurrent de la première course autour du monde, en solitaire et sans escale, le Golden Globe, en 1968, il renonce à couper la ligne d'arrivée, alors qu'il est en tête. Il envoie paitre toute la presse et les organisateurs et continue, toujours sans escale, jusqu'en Polynésie. Il choisit finalement de s'installer sur l'atoll d'Ahe, avec la femme dont il aura un enfant. Loin de s'enfermer dans son paradis, il passe son temps à essayer de changer le monde, en commençant par celui qui l'entoure. Avec peu de succès, mais sans varier.

Il y a des hommes qui ne se laissent pas troubler.

Moi, tout au contraire, j'ai été franchement ému quand elle m'a choisi pour être celui qui, le premier, la sodomiserait. C'est mon côté sentimental.

mardi 5 janvier 2010

Jura

C'est une ferme isolée, à l'extrémité nord de l'île de Jura. Je ne sais pas si Barnhill est vraiment le lieu idéal pour écrire, mais c'est là que George Orwell a achevé le manuscrit de 1984. La maison existe toujours, il faut suivre le chemin qui part du hameau de Ardlussa, en logeant la côte sur environ cinq miles.

La plupart des habitants de l'île - même pas 200 - vivent dans le petit village de Craighouse, beaucoup plus au sud. C'est là aussi qu'est située la distillerie qui fabrique l'un des whiskies écossais les plus renommés. Avec un peu de chance, et si vous n'avez pas froid aux yeux, les villageois vous le feront goûter tel qu'ils le boivent, brut après 12 années de tonneau et sans l'ajout d'eau qui permet d'ajuster le degré alcoolique. C'est ce whisky que consomme le principal protagoniste du Petit Bleu de la Côte Ouest, le polar mythique de Jean-Patrick Manchette.

En 1994, l'île de Jura servit de cadre à un happening anarcho-situationniste délicieusement provocateur organisé par Bill Drummond et Jimmy Cauty, deux musiciens doués, qui avaient notamment formé The KLF, un groupe de techno-acid-house précurseur. The KLF leur avait fait gagner suffisamment d'argent pour leur permettre de prendre une pseudo retraite musicale. En 1993, ils créèrent la K Foundation, avec pour objectif de réintroduire un peu de subversion dans un monde artistique dominé par le fric. Le 23 août 1994, ils brûlèrent l'essentiel de ce qu'il restait de leurs gains, et tout le capital de la fondation, soit environ un million de livres sterling. Une caméra enregistrait la scène qui fut éditée sous le titre : Watch The K Foundation Burn A Million Quid.

Pour votre information, il faut un peu plus d'une heure pour flamber cette somme, en jetant les billets de 50 livres un à un dans le brasier, et en s'y mettant à deux. La BBC en a fait un documentaire.

Ça n’aurait probablement pas déplu à Orwell et Manchette. Les deux protagonistes n'ont jamais publiquement regretté leur acte, même s'il semblent aujourd'hui avoir quelques interrogations sur leurs motivations du moment. Allez, je vous sers un verre ?