mercredi 3 juin 2009

La Boudeuse

Dans un voyage, ce qui compte, c'est le récit. C'est comme ça depuis l'exode des Juifs en Egypte, depuis l'Odyssée, et depuis qu'un empilement de glaces et de cailloux dans l'Océan Arctique a été nommé "Terre Verte" par un Viking aventureux.

Quand le 6 avril 1768, La Boudeuse jette l'ancre devant les côtes de Tahiti, commence une grande histoire de cul qui fera rêver et bander des générations de navigateurs.

"Les pirogues étaient remplies de femmes qui ne le cèdent pas, pour l'agrément de la figure, au plus grand nombre des Européennes et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage. La plupart de ces nymphes étaient nues. [...] Malgré toutes les précautions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille, qui [...] laissa tomber négligemment un pagne qui la couvrait, et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit voir au berger phrygien : elle en avait la forme céleste." 

Et oui, les vahinés elles avaient la santé, et face à deux cents jeunes hommes d'équipage, elles étaient bien décidées à prouver la supériorité de l'état de nature sur la civilisation !

Seulement, le voyage de M. le comte de Bougainville c'est du flan. De retour à Paris, Louis Antoine réécrit entièrement son journal de bord et fignole l'escale tahitienne pour émoustiller lecteurs et lectrices. Un vaste bidonnage, car le document original montre que les très jeunes filles qui s'offrent aux marins sont... en pleurs et pas vraiment rassurées par la perspective de se faire culbuter par l'équipage malodorant du navire. Ni la monogamie ni la fidélité sexuelle ne faisaient partie de la culture polynésienne, mais l'offrande joyeuse des vahinés aux marins de passage n'est qu'un gros malentendu.

C'est que, dès leur première rencontre, les Tahitiens avaient compris qu'il fallait tenir les Européens par la queue. Un an avant Bougainville, les Anglais leur avaient expliqué la civilisation à coups de canon... avant de lever l'ancre en urgence, quand il découvrirent que marins, matelots et soldats désossaient leur navire en douce pour en offrir les clous à leurs jeunes amantes.

Suivront l'infâme cohorte des missionnaires évangélisateurs et des petits bourgeois colonisateurs. Avant que Gauguin et Segalen ne rendent l'archipel au Dieu Sauvage.

J'ai beaucoup pensé à Tahiti depuis que cette jeune femme brune m'a montré le tatouage polynésien qui orne le bas de son dos. Pourtant en tenant ses hanches et en contemplant son très joli cul je n'ai pas songé une seconde aux vahinés langoureuses des îles.

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